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Je vous invite à lire le recueil de nouvelles de Dezsö Kosztolányi, intitulé Le Traducteur cleptomane. On y croise des personnages narquois et désenchantés, parfois heureux, parfois désabusés. L’auteur nous offre une vision ironique et paradoxale de la Hongrie des années 1930.

Quelques extraits de la nouvelle éponyme :

Mais il avait un défaut fatal. Non, il ne buvait pas. Mais il raflait tout ce qui lui tombait sous la main. Il était voleur comme une pie. Que ce soit une montre de gousset, des pantoufles, ou un énorme tuyau de poêle, aucune importance. Il ne se préoccupait pas plus de la valeur de ses larcins que de leur volume et de leur dimension. Il ne voyait même pas le plus souvent leur utilité. Son plaisir consistait simplement à faire ce qu’il ne pouvait pas ne pas faire : voler. Nous, ses amis les plus proches, nous nous efforcions de lui faire entendre raison. Avec affection nous faisions appel à ses bons sentiments. Nous le réprimandions, nous le menacions. Lui, il était d’accord. Il ne cessait de promettre de lutter contre sa nature. Mais sa raison avait beau se défendre, sa nature était la plus forte. Sans arrêt il récidivait.
(…)

De nouveau nous avons essayé de le sauver. Vous qui êtes écrivains, vous n’êtes pas sans savoir que tout dépend des mots, la valeur d’un poème aussi bien que le sort d’un homme. Nous avons tenté de prouver que c’était un cleptomane et non un voleur. Cleptomane est en général quelqu’un qu’on connaît, voleur quelqu’un qu’on ne connaît pas. Le tribunal ne le connaissait pas, aussi l’a-t-il jugé comme voleur et condamné à deux ans de prison.
(…)

Pour éviter de vous révéler le reste de cette, hélas, si courte nouvelle, je vous laisse deviner la suite, en indiquant tout de même qu’à sa sortie de prison, notre ami s’est vu confier une traduction de l’anglais vers le hongrois mais qu’encore une fois son défaut fatal a resurgit !

En quelque lieu que sa plume ait passé, le traducteur avait causé préjudice aux personnages, et ça à peine connaissance faite, et sans égard pour aucun bien, mobilier ou immobilier, il avait porté atteinte au caractère incontestable, quasi sacré, de la propriété privée.

Le traducteur dématérialise les objets de ses désirs et glisse à présent les mots de l’auteur, vulnérable, dans ses poches furtives… Verbe-bibelot, adjectif-bijou ? Seriez-vous séduit si l’on vous passait un substantif volé au doigt ?